Comment soigner la goutte : traitement de la crise et traitement de fond
La goutte est l’une des plus anciennes maladies décrites par la médecine — Hippocrate la mentionnait déjà au Ve siècle avant notre ère. Longtemps considérée comme la « maladie des rois », liée à l’excès de bonne chère et de vin, elle reste aujourd’hui l’une des arthropathies inflammatoires les plus fréquentes chez l’adulte, et son incidence augmente avec la généralisation du syndrome métabolique et le vieillissement de la population occidentale.
Loin du cliché folklorique, la goutte est une maladie sérieuse, douloureuse et invalidante si elle n’est pas correctement traitée. Elle peut conduire à des destructions articulaires définitives, à des dépôts cristallins viscéraux (rein, peau, valves cardiaques) et s’associe à un risque cardiovasculaire et rénal significativement augmenté. À l’inverse, prise en charge à temps, elle se contrôle remarquablement bien par des traitements éprouvés et accessibles.
Cet article fait le point complet sur la goutte : mécanismes, traitements de la crise, traitement de fond, mesures hygiéno-diététiques — bref, comment la soigner durablement et efficacement.
À retenir
- La goutte est une arthropathie inflammatoire causée par le dépôt de cristaux d’urate de sodium dans les articulations.
- Elle touche 1 à 2 % de la population adulte, prédominance masculine (4:1), pic après 40 ans.
- Le traitement de la crise repose sur la colchicine, les AINS ou les corticoïdes ; il doit être instauré dans les 24 premières heures.
- Le traitement de fond hypouricémiant (allopurinol, fébuxostat) vise une uricémie cible < 60 mg/L (et < 50 si tophus). Il se prend à vie.
- Les mesures hygiéno-diététiques sont essentielles : limitation des purines (abats, alcool, fructose), perte de poids, hydratation, équilibre métabolique global.
Qu’est-ce que la goutte ?
La goutte est une arthropathie microcristalline : elle résulte du dépôt, dans une ou plusieurs articulations, de cristaux d’urate monosodique. Ces cristaux, en forme d’aiguilles, provoquent une réaction inflammatoire intense via l’activation de l’inflammasome NLRP3, libération massive de cytokines pro-inflammatoires (IL-1β, IL-6, TNF-α), et recrutement de polynucléaires neutrophiles.
Le mécanisme initial est une hyperuricémie chronique : taux sanguin d’acide urique supérieur à 60 mg/L (ou 360 µmol/L), seuil de saturation au-delà duquel les cristaux peuvent se former et se déposer. L’hyperuricémie résulte d’un déséquilibre entre la production d’acide urique (issu du catabolisme des purines) et son élimination rénale.
Tous les hyperuricémiques ne font pas de goutte (10 à 20 % seulement développent la maladie clinique), et la durée d’hyperuricémie nécessaire pour déclencher une première crise est généralement de plusieurs années — d’où le pic de fréquence après 40 ans.
Quels sont les symptômes d’une crise de goutte ?
La crise de goutte est caractéristique. Elle survient typiquement la nuit ou au petit matin, parfois après un repas riche, un effort intense, une déshydratation, une intervention chirurgicale ou la prise d’un médicament déclenchant.
Douleur : maximale en quelques heures, atrocement intense, lancinante, à type de broiement. Les patients la décrivent souvent comme « la pire douleur de leur vie ».
Inflammation locale : articulation rouge, chaude, tuméfiée, exquisément sensible — le simple frôlement du drap est insupportable.
Localisation : la première métatarso-phalangienne (base du gros orteil) est l’articulation touchée dans 50 % des premières crises (on parle de « podagre »). D’autres articulations peuvent être atteintes : cheville, genou, poignet, doigts, coude.
Signes généraux : fièvre modérée (38-38,5 °C), frissons, malaise. Le syndrome inflammatoire biologique est souvent marqué : CRP très élevée, hyperleucocytose.
Évolution spontanée : la crise non traitée disparaît spontanément en 5 à 14 jours, mais c’est une situation à éviter — la souffrance est extrême et le risque de complications local et général augmente.
Traiter la crise : agir dans les 24 premières heures
Le traitement de la crise doit être instauré le plus rapidement possible — idéalement dans les 24 premières heures. Plus le délai est long, plus la crise est intense et longue à résoudre. Trois familles de médicaments sont efficaces.
1. La colchicine
Traitement historique et toujours largement utilisé. Mécanisme : inhibition de la polymérisation des microtubules dans les polynucléaires, ce qui bloque leur migration vers le foyer inflammatoire.
Posologie moderne (recommandations ACR et EULAR) [1] [2] : 1 mg en prise unique, puis 0,5 mg une heure plus tard, puis 0,5 mg 2 à 3 fois par jour les jours suivants jusqu’à amélioration. Ne JAMAIS dépasser ces doses (les schémas anciens à fortes doses sont aujourd’hui abandonnés en raison du risque toxique).
Effets indésirables : diarrhée (signe précurseur de surdosage — réduire immédiatement la dose), douleurs abdominales, nausées.
Contre-indications majeures : insuffisance rénale sévère, insuffisance hépatique, association avec inhibiteurs du CYP3A4 (clarithromycine, certains antifongiques) ou de la P-glycoprotéine (vérapamil, ciclosporine) — risque de surdosage mortel.
2. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS)
Alternative efficace à la colchicine. Indométacine, naproxène, ibuprofène, kétoprofène, diclofénac : tous ont démontré leur efficacité à doses anti-inflammatoires (par exemple : naproxène 500 mg deux fois par jour, ou indométacine 50 mg trois fois par jour).
Précautions : protection gastrique systématique par inhibiteur de pompe à protons, contre-indication en cas d’insuffisance rénale, d’ulcère gastro-duodénal, d’insuffisance cardiaque, de prise d’anticoagulants. Durée la plus courte possible (3-7 jours).
3. Les corticoïdes
Très efficaces, à privilégier en cas de contre-indication aux AINS et à la colchicine, ou de crise polyarticulaire.
Prednisone 30-40 mg/j pendant 3-5 jours puis dégression progressive sur 7-10 jours. Ou bien injection intra-articulaire de corticoïdes (méthylprednisolone) si une seule articulation est atteinte — efficacité quasi-immédiate.
Mesures associées
Repos strict de l’articulation, surélévation du membre atteint, application de glace 15-20 minutes plusieurs fois par jour (réduit la douleur, n’aggrave pas la goutte malgré une légende tenace), hydratation abondante (2 à 2,5 L/j), antalgiques de palier 1 ou 2.
À propos de l’auteur
Pharmacien d’officine et docteur en pharmacie, Julien Maurel rédige sur les traitements médicamenteux, leurs mécanismes d’action et leurs effets indésirables. Son objectif : aider chacun à comprendre les médicaments qu’il prend.
Traitement de fond : abaisser durablement l’uricémie
Le traitement de la crise éteint l’incendie, mais ne traite pas la cause. Pour éviter les récidives et les complications, un traitement hypouricémiant est indispensable chez la majorité des patients. Il est indiqué dans plusieurs situations :
- Au moins 2 crises dans l’année
- Présence de tophus (dépôts d’urate visibles ou palpables sous la peau)
- Lithiase urique
- Atteinte articulaire chronique
- Insuffisance rénale chronique
- Uricémie très élevée (> 100 mg/L) même en l’absence de crise
1. Allopurinol — médicament de référence
Inhibiteur de la xanthine oxydase, l’enzyme qui synthétise l’acide urique. Disponible depuis les années 1960, peu coûteux, bien étudié.
Posologie : débuter à 100 mg/jour (50 mg si insuffisance rénale), augmenter par paliers de 100 mg toutes les 2 à 4 semaines jusqu’à atteindre l’uricémie cible (< 60 mg/L, ou < 50 mg/L en présence de tophus). Doses usuelles : 300 à 600 mg/jour, parfois 900 mg.
Effets indésirables : éruption cutanée (1-3 %), parfois grave (syndrome de Stevens-Johnson, DRESS — exceptionnels mais à connaître), troubles digestifs, perturbation du bilan hépatique. La toxicité cutanée grave est plus fréquente chez certaines populations (asiatique Han, sujets HLA-B*5801 positifs).
2. Fébuxostat
Inhibiteur plus puissant et plus sélectif de la xanthine oxydase. Indiqué en cas d’intolérance ou d’inefficacité de l’allopurinol.
Posologie : 80 mg/j, augmenté à 120 mg/j si nécessaire. Pas d’adaptation en insuffisance rénale modérée.
Précautions : étude CARES a soulevé un signal de surmortalité cardiovasculaire en monothérapie chez des patients à haut risque cardiovasculaire — débat persistant, prudence chez ces patients.
3. Uricosuriques (probénécide, benzbromarone)
Augmentent l’élimination rénale de l’acide urique. Utilisés en alternative ou en association avec les inhibiteurs de la xanthine oxydase. Contre-indiqués en cas de lithiase urique.
Précaution majeure : la prophylaxie initiale
L’introduction d’un traitement hypouricémiant peut paradoxalement déclencher des crises dans les premières semaines (mobilisation des cristaux). Une prophylaxie par colchicine 0,5 à 1 mg/j est systématiquement associée pendant 3 à 6 mois après l’introduction. Cette précaution est souvent négligée mais essentielle.
Mesures hygiéno-diététiques : le pilier complémentaire
Aucun médicament ne dispense d’une réforme alimentaire et hygiénique. Les recommandations actuelles, fondées sur des données épidémiologiques solides [3], distinguent les aliments à limiter, à modérer et à privilégier.
Aliments à limiter strictement
Abats (ris de veau, foie, rognons, cervelle) : très riches en purines, à éviter quasi totalement.
Charcuteries, gibier, viande rouge en excès : à limiter à 100-150 g/jour maximum.
Fruits de mer et crustacés en quantité importante.
Bière (alcoolisée ET sans alcool) : la plus uricogène des boissons. Le houblon contient beaucoup de purines, et l’alcool favorise l’hyperuricémie.
Alcools forts en excès.
Sodas sucrés et jus de fruits industriels : le fructose est métabolisé en acide urique. Effet majeur, longtemps sous-estimé.
Aliments à privilégier
Produits laitiers maigres : effet protecteur démontré, à consommer quotidiennement.
Café : effet hypouricémiant modeste mais significatif (3-4 tasses/jour).
Cerises : effet anti-inflammatoire et hypouricémiant documenté (études prospectives, 1-2 portions/jour réduiraient le risque de crise de 35 %).
Vitamine C : effet hypouricémiant modeste, particulièrement à doses ≥ 500 mg/jour.
Eau abondante : au moins 2 litres/jour, davantage en cas d’efforts ou chaleur.
Mode de vie
Perte de poids : indispensable si surcharge pondérale. Réduction de 5-10 % du poids = baisse moyenne d’uricémie de 10-15 mg/L.
Activité physique régulière, mais éviter les efforts brutaux et la déshydratation qui peuvent déclencher une crise. Voir notre dossier sur l’activité physique.
Sevrage alcoolique, particulièrement bière et alcools forts.
Contrôle des autres facteurs métaboliques : la goutte est étroitement liée au syndrome métabolique, à l’hypertension et à l’obésité — leur prise en charge globale améliore l’évolution de la goutte.
Médicaments à revoir
Certains médicaments augmentent l’uricémie et peuvent déclencher ou aggraver une goutte :
Diurétiques (thiazidiques surtout, diurétiques de l’anse à moindre degré) — à remplacer si possible chez un patient goutteux.
Aspirine à faible dose (75-160 mg/j) : effet uricogène modéré, généralement maintenue car le bénéfice cardiovasculaire prédomine.
Ciclosporine, tacrolimus (immunosuppresseurs des greffés) : forte hyperuricémie iatrogène.
Pyrazinamide, éthambutol (antituberculeux).
À l’inverse, le losartan (antihypertenseur de la classe des sartans) a un effet hypouricémiant léger et peut être préféré chez un patient goutteux hypertendu.
Suivi et objectifs thérapeutiques
Le suivi clinique et biologique permet d’évaluer l’efficacité du traitement.
Objectif d’uricémie : < 60 mg/L en l'absence de tophus, < 50 mg/L si tophus présent. À atteindre dans les 3-6 mois suivant l'introduction du traitement.
Disparition des crises : généralement obtenue dans les 6 à 12 mois.
Régression des tophus : progressive sur 1 à plusieurs années, sous traitement bien conduit avec uricémie maintenue très basse.
Bilan biologique : uricémie, créatinine, transaminases, NFS tous les 6-12 mois.
Le traitement de fond est généralement à vie. L’arrêt entraîne presque toujours une remontée de l’uricémie et une récidive des crises dans les 1-2 ans.
Complications à long terme
Une goutte mal traitée évolue vers :
Goutte chronique tophacée : dépôts d’urate visibles (tophus) sur les oreilles, les coudes, les mains, les pieds. Inesthétiques, parfois ulcérés, source de surinfection.
Arthropathie chronique : destruction articulaire, déformations, raideurs, handicap fonctionnel.
Lithiase urinaire : calculs d’acide urique (10-20 % des goutteux).
Néphropathie urique : insuffisance rénale chronique par dépôts intra-rénaux.
Surmortalité cardiovasculaire : risque d’infarctus et d’AVC majoré.
Conclusion
La goutte est une maladie ancienne, bien comprise et bien traitable — à condition d’associer un traitement médicamenteux adapté (gestion de la crise + traitement de fond hypouricémiant à vie) et une réforme durable du mode de vie (alimentation, alcool, poids, activité physique, gestion des facteurs métaboliques associés). L’objectif est clair : maintenir une uricémie en-dessous de 60 mg/L. Une fois cet objectif atteint et maintenu, les crises disparaissent, les tophus régressent et le pronostic articulaire et rénal devient excellent. La principale erreur à éviter reste de considérer la goutte comme une maladie aiguë qui ne nécessite que le traitement de la crise — alors qu’elle est, comme l’hypertension, une maladie chronique qui exige un suivi à vie.
Sources scientifiques
- FitzGerald JD, et al. 2020 American College of Rheumatology Guideline for the Management of Gout. Arthritis Care & Research, 2020. Wiley Online Library — ACR
- Richette P, et al. 2016 updated EULAR evidence-based recommendations for the management of gout. Annals of the Rheumatic Diseases, 2017. BMJ — ARD
- Choi HK, et al. Purine-rich foods, dairy and protein intake, and the risk of gout in men. The New England Journal of Medicine, 2004. NEJM
- Société Française de Rhumatologie. Recommandations pour la prise en charge de la goutte. Revue du Rhumatisme, 2020. SFR
- Inserm. Goutte — Dossier d’information. Inserm. Inserm
- Dalbeth N, et al. Gout. The Lancet, 2021. The Lancet
