Cortisone : effets, usages, précautions et sevrage progressif
La cortisone est l’un des médicaments les plus puissants et les plus polyvalents de l’arsenal thérapeutique moderne. Isolée pour la première fois en 1935 par Edward Kendall (prix Nobel 1950), elle a bouleversé la médecine en 1949 quand Philip Hench en démontra les effets spectaculaires sur la polyarthrite rhumatoïde. Depuis, elle et ses dérivés — la prednisone, la prednisolone, la méthylprednisolone, la dexaméthasone, la bétaméthasone — sont utilisés dans des indications extrêmement variées : maladies inflammatoires, auto-immunes, allergies sévères, poussées d’asthme, cancers hématologiques, transplantations d’organes.
Mais cette efficacité remarquable a un revers : les corticoïdes exposent à de multiples effets secondaires, souvent proportionnels à la dose et à la durée du traitement. Ces effets, s’ils sont anticipés et pris en charge, ne doivent pas faire renoncer à un traitement souvent salvateur. En revanche, ils imposent une prescription réfléchie, un suivi rigoureux et un sevrage progressif obligatoire pour tout traitement prolongé.
Cet article détaille les mécanismes, indications, effets secondaires et précautions d’usage de la cortisone et de ses dérivés.
À retenir
- La cortisone et ses dérivés (prednisone, prednisolone, méthylprednisolone) sont des corticoïdes de synthèse aux puissants effets anti-inflammatoires, immunosuppresseurs et antiallergiques.
- Indications très larges : maladies inflammatoires, auto-immunes, allergies sévères, poussées asthmatiques, cancers hématologiques, transplantations.
- Effets secondaires nombreux et dose-dépendants : rétention hydrosodée, prise de poids, diabète cortisonique, ostéoporose, cataracte, immunodépression, insomnie, troubles psychiatriques.
- Le sevrage d’un traitement prolongé doit être progressif pour éviter l’insuffisance surrénalienne aiguë (risque vital).
- Précautions : jamais d’arrêt brutal après plus de 10 jours de traitement, régime pauvre en sel et en sucres, supplémentation calcium/vitamine D, surveillance tensionnelle et glycémique.
Qu’appelle-t-on « cortisone » ?
Dans le langage courant, le mot « cortisone » désigne l’ensemble des glucocorticoïdes de synthèse dérivés du cortisol, l’hormone naturelle sécrétée par les glandes surrénales en réponse au stress. En pratique médicale, la cortisone elle-même est peu utilisée sous cette forme : les molécules commercialisées sont ses dérivés plus actifs :
Prednisone (Cortancyl) et prednisolone (Solupred) : les plus prescrites en France par voie orale. Puissance 4-5 fois supérieure à celle de la cortisone.
Méthylprednisolone (Medrol, Solu-Medrol) : voie orale ou injectable. Puissance 5-6 fois supérieure.
Dexaméthasone et bétaméthasone (Celestene, Diprostene) : les plus puissants (30 fois la cortisone). Effet plus prolongé.
Hydrocortisone (Hydrocortisone Roussel) : le plus proche du cortisol naturel, utilisé principalement en substitution dans l’insuffisance surrénalienne.
Comment agit la cortisone ?
Les glucocorticoïdes se fixent sur des récepteurs intracellulaires ubiquitaires, formant un complexe qui pénètre dans le noyau et module l’expression de milliers de gènes. Cette action produit plusieurs effets thérapeutiques :
Anti-inflammatoire : inhibition puissante de la production de cytokines pro-inflammatoires (IL-1, IL-6, TNF-α), de prostaglandines et de leucotriènes. Réduction de l’afflux et de l’activation des leucocytes au site inflammatoire.
Immunosuppresseur : baisse de la production d’anticorps, diminution de l’activité des lymphocytes T, redistribution des lymphocytes hors du sang.
Antiallergique : blocage de la libération d’histamine et des médiateurs de l’inflammation allergique.
Effets métaboliques : augmentation de la glycémie (néoglucogenèse), catabolisme protéique, rétention hydrosodée, redistribution des graisses.
Indications
Les indications sont extrêmement larges. Quelques grandes catégories :
Maladies inflammatoires et auto-immunes : polyarthrite rhumatoïde, spondylarthrites, lupus, vascularites, myasthénie, sclérose en plaques (poussées), rectocolite hémorragique, maladie de Crohn.
Allergies sévères : œdème de Quincke, choc anaphylactique, urticaire sévère, dermatite atopique en poussée.
Pathologies respiratoires : crise d’asthme sévère, BPCO en exacerbation, laryngite sous-glottique de l’enfant.
Cancers hématologiques : composante intégrante des chimiothérapies (lymphomes, leucémies, myélomes).
Transplantations d’organes : prévention et traitement du rejet.
Situations aiguës : œdème cérébral (tumeur, méningite), insuffisance surrénalienne aiguë, compression médullaire.
Applications locales : infiltrations articulaires, corticoïdes inhalés (asthme), collyres, crèmes dermatologiques, préparations ORL.
À propos de l’auteur
Pharmacien d’officine et docteur en pharmacie, Julien Maurel rédige sur les traitements médicamenteux, leurs mécanismes d’action et leurs effets indésirables. Son objectif : aider chacun à comprendre les médicaments qu’il prend.
Effets secondaires : les connaître pour les prévenir
Les effets indésirables sont proportionnels à la dose journalière, à la durée totale du traitement et à la posologie cumulée. Certains apparaissent dès quelques jours, d’autres après plusieurs mois.
Effets à court terme (premières semaines)
Rétention hydrosodée : œdèmes, prise de poids rapide (1 à 3 kg), possible poussée hypertensive.
Hyperglycémie : parfois révélatrice ou aggravation d’un diabète méconnu (« diabète cortisonique »).
Insomnie, excitation, euphorie voire hypomanie : effet sur le système nerveux central, souvent en début de traitement.
Augmentation de l’appétit : polyphagie fréquente, contribuant à la prise de poids.
Faciès lunaire, redistribution des graisses : visage arrondi, bosse cervicale (bosse de bison), amas graisseux abdominal — apparaît en général après 4-6 semaines.
Fragilité cutanée : peau fine, ecchymoses faciles, vergetures pourpres.
Effets à moyen et long terme
Ostéoporose cortisonique : perte osseuse rapide dans les 6-12 premiers mois, risque de fracture vertébrale et fémorale. Prévention systématique par calcium + vitamine D, éventuellement bisphosphonates pour traitement > 3 mois à dose > 7,5 mg/j de prednisone [5].
Amyotrophie : fonte musculaire proximale (cuisses, ceinture scapulaire). Kinésithérapie souvent nécessaire.
Diabète cortisonique : parfois définitif après arrêt du traitement.
Hypertension artérielle : par rétention sodée.
Cataracte sous-capsulaire postérieure, glaucome cortisonique : imposent un suivi ophtalmologique.
Ulcère gastrique : risque modéré, majoré par association aux AINS. IPP en prévention.
Immunodépression : susceptibilité aux infections banales et opportunistes (tuberculose, herpès, candidoses).
Retard de cicatrisation.
Troubles psychiatriques : dépression, anxiété, plus rarement psychose cortisonique (à forte dose).
Ostéonécrose aseptique (tête fémorale principalement) : rare mais grave.
Insuffisance surrénalienne fonctionnelle : mise au repos de l’axe HPA, imposant un sevrage progressif [6].
L’insuffisance surrénalienne à l’arrêt
C’est probablement l’effet secondaire le plus important à comprendre. En présence prolongée d’un corticoïde exogène, l’hypothalamus et l’hypophyse mettent en veille la sécrétion naturelle de cortisol (rétrocontrôle négatif). À l’arrêt brutal, les surrénales sont incapables de reprendre immédiatement leur activité, exposant à une insuffisance surrénalienne aiguë potentiellement mortelle : hypotension sévère, hyponatrémie, hyperkaliémie, hypoglycémie, choc.
Ce risque justifie un sevrage progressif obligatoire pour tout traitement de plus de 10-15 jours à dose supérieure à 7,5 mg/j de prednisone (ou équivalent). Schéma type : réduction de la dose par paliers de 5-10 mg par semaine jusqu’à 7,5 mg/j, puis 1 mg toutes les 1-2 semaines. Contrôle biologique (cortisolémie à 8h ou test au Synacthène) parfois nécessaire.
Le patient doit être informé : ne jamais arrêter seul, ne pas oublier une prise (surtout dose matinale), consulter en urgence en cas de fièvre, chirurgie ou stress important.
Contre-indications
Aucune contre-indication ABSOLUE dans les situations d’urgence vitale (anaphylaxie, asthme aigu grave, œdème cérébral).
Contre-indications relatives selon la balance bénéfice-risque : infection bactérienne, virale ou fongique évolutive non traitée ; herpès oculaire ; ulcère gastro-duodénal évolutif ; troubles psychiatriques sévères ; vaccin par virus vivant atténué (ROR, fièvre jaune, BCG) — à éviter pendant et 3 mois après.
Le diabète, l’hypertension, l’ostéoporose ne sont PAS des contre-indications mais imposent une surveillance et des mesures préventives renforcées.
Précautions à observer sous corticothérapie
Mesures diététiques
Régime pauvre en sel : moins de 4-6 g/jour, pour limiter la rétention et l’hypertension.
Régime pauvre en sucres rapides : pour limiter l’hyperglycémie et la prise de poids.
Apports adéquats en calcium (1000-1200 mg/j) et vitamine D (800-1000 UI/j).
Apports protéiques suffisants pour limiter l’amyotrophie.
Mesures médicamenteuses préventives
IPP systématique en cas de facteur de risque digestif ou d’association AINS/anticoagulant.
Supplémentation calcium/vitamine D systématique dès 3 mois de traitement à dose ≥ 7,5 mg/j de prednisone.
Bisphosphonate à discuter selon densitométrie osseuse et durée prévue du traitement.
Vaccinations préventives (grippe, pneumocoque) — avant l’introduction si possible.
Surveillance
Poids, tension artérielle, glycémie et bandelette urinaire à chaque consultation. Ionogramme, glycémie à jeun, bilan lipidique, HbA1c périodiques. Densitométrie osseuse initiale puis annuelle si traitement prolongé. Bilan ophtalmologique annuel.
Interactions médicamenteuses
AINS : majoration du risque digestif — IPP systématique.
Diurétiques hypokaliémiants : cumul de perte potassique.
Anticoagulants oraux : effet variable, INR à surveiller pour AVK.
Antidiabétiques : effet hyperglycémiant contrarie — adaptation posologique nécessaire.
Vaccins vivants : contre-indiqués.
Inducteurs enzymatiques (rifampicine, phénytoïne, carbamazépine) : baisse d’efficacité du corticoïde.
Millepertuis : à éviter (induction enzymatique).
Formes locales : moins d’effets systémiques
Les corticoïdes locaux ont un profil d’effets secondaires nettement plus favorable : corticoïdes inhalés (asthme, BPCO), collyres (uvéite, glaucome), crèmes et pommades dermatologiques, infiltrations articulaires. Une petite fraction est néanmoins absorbée dans la circulation générale, ce qui peut, en usage prolongé et à fortes doses, provoquer des effets systémiques (freinage de l’axe HPA notamment).
Bon usage : synthèse
- Dose minimale efficace, durée la plus courte possible
- Prise en 1 dose matinale entre 6h et 8h (calquée sur le pic physiologique du cortisol)
- Régime pauvre en sel et sucres rapides dès l’introduction
- Supplémentation calcium/vitamine D si > 3 mois
- IPP en cas de facteur de risque digestif
- Éviter les vaccins vivants pendant et 3 mois après
- JAMAIS d’arrêt brutal après > 10-15 jours de traitement
- Carte « porteur de corticothérapie » en cas de traitement long : indispensable en cas de stress aigu, chirurgie, accident (majoration transitoire de dose nécessaire)
Quand consulter
Consulter en cas de : prise de poids rapide inexpliquée, œdèmes, tension élevée, glycémie élevée, apparition d’une dépression ou de troubles psychiatriques, douleurs osseuses (suspicion d’ostéonécrose), fièvre inexpliquée (infection opportuniste), troubles visuels, douleurs abdominales intenses (ulcère).
Contacter le 15 (SAMU) en cas d’insuffisance surrénalienne aiguë suspectée à l’arrêt (chute tensionnelle, malaise, vomissements, confusion).
Conclusion
La cortisone et ses dérivés sont des médicaments d’une puissance thérapeutique remarquable, capables de sauver des vies dans de nombreuses situations aiguës et chroniques. Leur usage exige une véritable culture pharmacologique : anticipation des effets secondaires, mesures préventives adaptées, information éclairée du patient, sevrage progressif. Utilisée à la dose minimale efficace et pour la durée la plus courte possible, la corticothérapie reste l’une des grandes réussites de la pharmacologie moderne — à condition de la respecter.
Sources scientifiques
- Buttgereit F, et al. Standardised nomenclature for glucocorticoid dosages and glucocorticoid treatment regimens. Annals of the Rheumatic Diseases, 2002. BMJ — ARD
- HAS. Corticothérapie systémique : bon usage. Haute Autorité de Santé. HAS
- Fardet L, et al. Systemic glucocorticoid therapy: a review of its metabolic and cardiovascular adverse events. Drugs, 2014. Springer — Drugs
- ANSM. Corticoïdes par voie générale — Fiche de bon usage. Agence Nationale de Sécurité du Médicament. ANSM
- Compston JE, et al. Osteoporosis. The Lancet, 2019. The Lancet
- Broersen LHA, et al. Adrenal insufficiency in corticosteroids use: systematic review and meta-analysis. Journal of Clinical Endocrinology and Metabolism, 2015. Oxford Academic — JCEM
Articles connexes
- Kétoprofène — AINS souvent alternatif ou associé aux corticoïdes en anti-inflammatoire.
- Oméprazole (IPP) — protection gastrique systématique en association aux corticoïdes.
- Faire baisser la ferritine — la corticothérapie prolongée modifie le métabolisme du fer.
