Cervicalgie chronique : causes, diagnostic et prise en charge

La cervicalgie désigne toute douleur ressentie dans la région cervicale, c’est-à-dire la nuque, le haut du dos et la base du crâne. Elle est extrêmement fréquente : environ 30 à 50 % des adultes en souffrent au moins une fois par an, et 10 à 20 % présentent une forme chronique, définie par une évolution de plus de trois mois [1] [5]. C’est l’une des premières causes de consultation en médecine générale et de handicap professionnel dans le monde. Avec l’usage massif des écrans et des smartphones, à l’origine du « text neck », et avec la sédentarité croissante, la prévalence des cervicalgies chroniques ne cesse d’augmenter. Elles touchent en outre des populations de plus en plus jeunes.

Les causes sont le plus souvent mécaniques, liées à la posture, à l’arthrose ou à une discopathie, ou musculaires, par contractures et tensions. Elles peuvent aussi être traumatiques, comme dans le coup du lapin, ou survenir après une chirurgie, et plus rarement être inflammatoires ou tumorales. Souvent bénignes, les cervicalgies peuvent néanmoins être invalidantes et masquer parfois des pathologies plus graves, qu’il faut savoir dépister. La prise en charge moderne, selon les recommandations de la HAS et les recommandations internationales, associe l’hygiène posturale, la kinésithérapie et des antalgiques adaptés, les infiltrations et la chirurgie restant réservées à des situations précises. La prévention repose sur l’ergonomie du poste de travail, l’activité physique régulière, la gestion du stress et un sommeil de qualité.

Anatomie cervicale simplifiée

Le rachis cervical est composé de 7 vertèbres cervicales, numérotées de C1 à C7. Elles sont séparées par des disques intervertébraux, sauf entre C1 et C2. Les deux premières vertèbres, l’atlas (C1) et l’axis (C2), permettent la rotation de la tête. Les vertèbres C3 à C7 ont une forme plus classique. Les nerfs cervicaux qui émergent de cette colonne innervent la nuque, les bras, ainsi qu’une partie du cuir chevelu et du visage.

La musculature cervicale comprend les trapèzes, les sterno-cléido-mastoïdiens, les splénius et les muscles profonds. Elle supporte le poids de la tête, soit 5 à 6 kg, et en permet les mouvements. La colonne cervicale est particulièrement sollicitée dans les gestes du quotidien. Elle est également sensible aux tensions. Cette double contrainte, mécanique et musculaire, explique la fréquence des douleurs dans cette région.

Les différentes formes cliniques

Les cervicalgies mécaniques, dites « communes », sont de loin les plus fréquentes, puisqu’elles représentent 85 à 90 % des cas. Leurs causes sont multiples. Les postures prolongées, au bureau ou devant les écrans, viennent en tête. La cervicarthrose, ou arthrose cervicale, est universelle après 50 ans, et la discopathie dégénérative est également en cause. Les contractures musculaires, favorisées par le stress ou un mauvais sommeil, les séquelles traumatiques du coup du lapin et les antécédents de chirurgie rachidienne complètent cette liste.

Les cervicalgies radiculaires correspondent aux névralgies cervico-brachiales. Elles résultent de la compression d’une racine nerveuse cervicale, par une hernie discale ou une arthrose foraminale. La douleur cervicale s’accompagne alors d’une irradiation dans le membre supérieur, suivant un territoire nerveux précis. Des paresthésies et une faiblesse musculaire sont parfois associées. Cette systématisation de la douleur distingue cette forme de la cervicalgie commune.

La myélopathie cervicarthrosique est une forme plus sévère. Elle correspond à une compression de la moelle épinière par des ostéophytes ou par une hernie médiane. Elle se manifeste par des signes moteurs et sensitifs progressifs des membres inférieurs et par des troubles de la marche. Elle peut nécessiter une chirurgie. Son caractère progressif justifie de la rechercher systématiquement à l’examen.

Les cervicalgies inflammatoires et tumorales sont rares. Les premières se rencontrent dans les spondylarthrites, surtout la spondylarthrite ankylosante, dans la polyarthrite rhumatoïde et dans la pseudopolyarthrite rhizomélique. Une fièvre associée à une altération de l’état général impose d’éliminer une spondylodiscite infectieuse. Les cervicalgies tumorales sont rares mais graves. Elles correspondent à des métastases osseuses, d’un cancer du sein, de la prostate, du poumon ou du rein, à un myélome ou à une tumeur primitive.

Symptômes et signes d’alerte

Le symptôme principal est une douleur cervicale, souvent unilatérale, parfois bilatérale. Elle s’accompagne d’une raideur et d’une limitation des mouvements. Des céphalées d’origine cervicale, de siège occipital, sont fréquentes. Des contractures musculaires sont palpables, en particulier au niveau des trapèzes. Des craquements et une sensation d’accrochage sont souvent rapportés.

D’autres manifestations peuvent s’y ajouter. Des vertiges surviennent parfois, d’origine proprioceptive cervicale. Une irradiation dans l’épaule ou le bras évoque une atteinte radiculaire. Des paresthésies dans les doigts traduisent une compression radiculaire ou un canal carpien associé. L’ensemble retentit sur la qualité de vie, le sommeil et la concentration.

Certains signes, appelés drapeaux rouges, imposent un bilan complémentaire rapide, éventuellement urgent. Un traumatisme cervical récent, chute ou accident, en fait partie. Une fièvre ou une altération de l’état général orientent vers une spondylodiscite ou une méningite. Un amaigrissement inexpliqué ou des sueurs nocturnes font craindre une néoplasie, de même qu’un antécédent de cancer. Des signes neurologiques déficitaires, parésie, hypoesthésie, troubles sphinctériens ou marche instable, évoquent une myélopathie.

D’autres éléments doivent également alerter. Des céphalées violentes et brutales en font partie. Une douleur à prédominance nocturne, ou non calmée par le repos, sort du cadre mécanique habituel. Une corticothérapie ou une immunodépression modifient le niveau de risque. Une douleur persistante chez l’enfant ou l’adolescent justifie enfin une exploration.

Diagnostic

Le diagnostic est avant tout clinique. L’interrogatoire précise les circonstances de survenue, l’ancienneté de la douleur et son caractère mécanique ou inflammatoire. Il recherche les facteurs déclenchants, les irradiations et les antécédents. L’examen mesure ensuite les amplitudes cervicales en flexion, extension, rotations et inclinaisons. La palpation musculaire et rachidienne repère les points douloureux et les contractures.

L’examen neurologique est systématique. Il explore complètement les membres supérieurs, en évaluant la force, la sensibilité et les réflexes. Il recherche une myélopathie, par l’examen des membres inférieurs et de la marche. Des manœuvres cliniques, comme celles de Spurling et de Lhermitte, complètent cet examen. Cette étape permet de distinguer la cervicalgie commune des formes radiculaires ou médullaires.

L’imagerie n’est pas systématique dans les formes communes. Les radiographies standard, de face, de profil et de trois quarts, montrent l’arthrose, la discopathie et l’alignement des vertèbres. L’IRM cervicale est indiquée en présence de signes radiculaires ou médullaires, de drapeaux rouges, ou d’un échec du traitement médical bien conduit au-delà de 6 semaines. Le scanner sert au bilan pré-chirurgical ou en complément de l’IRM. La scintigraphie osseuse est réservée à la suspicion de métastases.

La biologie n’est pas davantage systématique. Elle est utile en cas de suspicion d’une cause inflammatoire, infectieuse ou tumorale. Le bilan comprend alors une numération formule sanguine, la vitesse de sédimentation et la CRP. Il est complété par la calcémie, les phosphatases alcalines et une électrophorèse des protéines. En l’absence de signe d’appel, ces examens n’apportent rien.

Éducation, hygiène de vie et kinésithérapie

La prise en charge des cervicalgies communes commence par l’éducation du patient. Il s’agit d’abord de rassurer sur la bénignité, qui concerne la majorité des cas. Il faut ensuite éviter la kinésiophobie, c’est-à-dire la peur de bouger, et maintenir l’activité physique. La gestion du stress et un sommeil de qualité font partie de cette hygiène de vie. Ces mesures simples conditionnent une grande partie de l’évolution.

L’ergonomie tient une place centrale. Le poste de travail est aménagé avec un écran à hauteur des yeux et un siège adapté. Les positions prolongées sont à éviter, au profit de pauses fréquentes, selon la règle dite 20-20-20. Le « text neck » se limite en tenant le téléphone à hauteur des yeux. Le choix d’un oreiller adapté, ni trop haut ni trop bas, complète ces conseils.

La kinésithérapie est le pilier thérapeutique. Elle repose sur le renforcement des muscles cervicaux profonds, qui sont les muscles stabilisateurs. Elle associe des étirements des muscles superficiels contractés et des techniques manuelles, mobilisations et massages. La rééducation posturale en fait partie. Les exercices à domicile sont essentiels à son efficacité. La thérapie manuelle est proposée en cas d’échec, dans le respect de ses contre-indications.

Médicaments, approches complémentaires et colliers

Les traitements antalgiques obéissent à une gradation. Le paracétamol est utilisé en première intention, avec une efficacité modeste mais une bonne tolérance. Les anti-inflammatoires non stéroïdiens, kétoprofène, ibuprofène ou diclofénac, sont prescrits en cure courte. Les décontracturants musculaires, comme le thiocolchicoside ou le méthocarbamol, ont une utilité discutée. Les antalgiques de palier 2, comme le tramadol, sont réservés aux crises sévères et pour une courte durée. Les opioïdes forts sont à éviter, sauf exception, tandis que les cataplasmes chauds et les patchs constituent un appoint.

D’autres approches peuvent être associées. La chaleur locale, par une bouillotte ou un coussin chauffant, soulage les contractures. La physiothérapie fait appel au TENS et aux ultrasons. L’acupuncture dispose de données modérées en faveur d’un bénéfice. L’ostéopathie douce et la chiropraxie sont possibles avec précautions, en évitant les manipulations à visée thérapeutique du cou. Le yoga et le Pilates adaptés, la méditation de pleine conscience, bénéfique sur la composante émotionnelle, la sophrologie et l’hypnose médicale complètent ces options.

Le collier cervical a une place très limitée. Son usage ne dépasse pas 48 à 72 heures, en phase aiguë. Le port prolongé favorise en effet le déconditionnement musculaire. Il favorise aussi la chronicisation de la douleur. Ce point va à l’encontre d’une idée largement répandue sur son caractère indispensable.

Infiltrations et chirurgie

Les infiltrations répondent à des indications ciblées. Les infiltrations foraminales de corticoïdes sont proposées en cas de radiculalgie résistante. Des infiltrations articulaires postérieures peuvent également être réalisées. Les blocs facettaires ont une visée diagnostique et peuvent être suivis d’une radiofréquence. La toxine botulique est utilisée dans certaines contractures chroniques.

La chirurgie est exceptionnelle dans les cervicalgies communes. Ses indications sont la myélopathie cervicarthrosique évolutive et la radiculalgie hyperalgique résistante depuis plus de 6 mois. Un déficit moteur progressif en est une autre, de même qu’une compression tumorale ou traumatique. Les techniques employées sont la discectomie avec arthrodèse, désignée par le sigle ACDF, la prothèse discale et la laminectomie. Le recours au chirurgien concerne donc une minorité de patients, dont l’atteinte neurologique est établie.

Coup du lapin et cervicalgies liées aux écrans

La cervicalgie du coup du lapin, ou whiplash, fait suite à un traumatisme, typiquement un accident de voiture. Son mécanisme est une accélération suivie d’une décélération. Des radiographies sont systématiques dans ces formes accidentelles. La prise en charge repose sur une mobilisation précoce, sans immobilisation prolongée, et sur une kinésithérapie active. Elle vise à éviter la kinésiophobie et s’accompagne d’un traitement antalgique adapté.

Les symptômes anxieux sont fréquents après un tel traumatisme et doivent être traités. L’évolution est favorable dans 80 % des cas. Les facteurs psycho-sociaux jouent un rôle dans la chronicisation. Leur prise en compte fait donc partie du traitement. Cette forme illustre le poids des facteurs non mécaniques dans le devenir d’une cervicalgie.

Les cervicalgies liées aux écrans font l’objet de recommandations spécifiques. L’écran d’ordinateur est placé à hauteur des yeux. Il faut éviter d’incliner la tête en avant pour regarder le smartphone, en le remontant à hauteur des yeux. Des pauses sont prévues toutes les 30 à 60 minutes, avec des étirements réguliers. Le temps d’écran est à limiter chez l’enfant et l’adolescent.

Prévention, pronostic et idées reçues

La prévention reprend les principes du traitement. Elle associe l’ergonomie du poste de travail et une activité physique régulière, natation, marche, yoga ou tai-chi. Un renforcement musculaire cervical préventif est utile. La gestion du stress et un sommeil de qualité, avec un bon oreiller et une bonne position, y contribuent. Les longues immobilisations, en voiture ou en avion, sont à éviter. L’absence de tabac, qui accélère la dégénérescence discale, et le contrôle du poids complètent ces mesures.

Le pronostic est le plus souvent favorable. La majorité des cervicalgies communes évoluent bien, et 50 % s’améliorent significativement à trois mois. Entre 10 et 20 % deviennent toutefois chroniques. Les facteurs de chronicisation sont la sédentarité, le tabac, l’anxiété, la dépression et la kinésiophobie. Une mauvaise ergonomie et un contexte social et professionnel défavorable y participent également.

Plusieurs idées reçues méritent d’être corrigées. L’arthrose n’explique pas tout : universelle après 50 ans, elle est souvent asymptomatique. L’immobilité n’est pas la solution, car l’activité douce accélère la guérison. Le collier cervical n’est pas indispensable, son usage étant limité et favorisant la chronicisation. Les manipulations ne règlent pas définitivement le problème : elles sont adjuvantes et demandent des précautions. Une IRM n’est pas toujours nécessaire, ses indications étant précises.

Certaines situations doivent conduire à consulter. C’est le cas d’une cervicalgie qui persiste au-delà de 4 à 6 semaines, de récidives fréquentes ou d’un retentissement sur la qualité de vie. Un traumatisme récent justifie également un avis. Des signes neurologiques, paresthésies, faiblesse ou troubles de la marche, ainsi que des céphalées violentes et brutales, imposent une consultation. Une fièvre ou une altération de l’état général constituent une urgence. Des signes de myélopathie relèvent d’une consultation neurologique urgente.

Conclusion

La cervicalgie chronique est une pathologie extrêmement fréquente, la plupart du temps bénigne, mais parfois invalidante et parfois révélatrice de pathologies sous-jacentes, que les drapeaux rouges permettent de dépister. Sa prise en charge moderne repose sur l’éducation thérapeutique, la kinésithérapie active, avec renforcement musculaire profond et exercices à domicile, l’ergonomie du poste de travail et une hygiène de vie adaptée. Les traitements médicamenteux sont surtout des adjuvants pour les épisodes aigus. Les infiltrations visent des indications spécifiques, comme les radiculalgies. La chirurgie reste exceptionnelle. La prévention, par l’ergonomie, l’activité physique et la gestion du stress, est un enjeu majeur, particulièrement à l’ère du télétravail et des écrans.

Cet article a une visée d’information générale et ne constitue pas un avis médical. Toute question relative à un symptôme ou à un traitement doit être posée à un professionnel de santé.

Dr. Marc Fontaine

À propos de l’auteur

Dr. Marc Fontaine

Docteur en biochimie, Marc Fontaine est rédacteur scientifique pour Science & Santé. Il consacre sa pratique à la vulgarisation rigoureuse des connaissances médicales.

Sources scientifiques

  1. Cohen SP. Epidemiology, diagnosis, and treatment of neck pain. Mayo Clinic Proceedings, 2015. Mayo Clin Proc
  2. Blanpied PR, et al. Neck Pain: Revision 2017 — Clinical Practice Guidelines. Journal of Orthopaedic & Sports Physical Therapy, 2017. JOSPT
  3. Bier JD, et al. Clinical Practice Guideline for Physical Therapist Management of Patients With Neck Pain. Physical Therapy, 2018. Phys Ther
  4. HAS. Prise en charge des cervicalgies. Haute Autorité de Santé. HAS
  5. Kim R, et al. The prevalence of general neck pain. Physiotherapy Research International, 2018. PRI
  6. Société Française de Rhumatologie. Recommandations sur les cervicalgies. SFR. SFR

Pour aller plus loin

Plusieurs articles du site prolongent ce dossier. La sciatique est une autre douleur rachidienne fréquente, et la cruralgie une autre atteinte radiculaire. La fibromyalgie est souvent associée aux douleurs axiales chroniques. L’article consacré au kétoprofène décrit enfin un anti-inflammatoire utilisé lors des crises.

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