Pots de recueil d’échantillons de laboratoire étiquetés, vus du dessus

Créatinine seule : pourquoi votre bilan rénal est probablement incomplet

Une créatinine « dans les normes » ne dit presque rien de l’état des reins. C’est le message central des recommandations de la Haute Autorité de santé sur la maladie rénale chronique de l’adulte, validées en juillet 2021 et mises à jour en septembre 2023 : le dépistage repose sur deux examens, pas un seul. Et le second est massivement oublié. Selon les données de l’Assurance maladie citées par la HAS, 84 % des personnes à risque identifiées dans les bases de remboursement — hypertendus, diabétiques, patients atteints de maladies systémiques ou cardiovasculaires — n’avaient bénéficié d’aucun dosage d’albuminurie ni de protéinurie en 2016.

Ce que mesure réellement la créatinine

La créatinine est un déchet issu de la dégradation de la créatine musculaire. Produite à un rythme relativement constant, elle est filtrée par le glomérule rénal et éliminée dans les urines. Sa concentration sanguine s’élève donc quand la filtration se dégrade — mais tardivement, et de façon très dépendante de la masse musculaire. Un homme jeune et musclé peut afficher une créatininémie élevée avec des reins parfaitement sains ; une femme âgée et dénutrie peut conserver une créatinine « normale » alors que sa fonction rénale est déjà réduite de moitié. C’est la raison pour laquelle le chiffre brut, exprimé en µmol/L ou en mg/L, ne doit jamais être lu isolément.

Le paramètre cliniquement utile est le débit de filtration glomérulaire estimé, ou DFG estimé, exprimé en mL/min pour 1,73 m² de surface corporelle. Il n’est pas mesuré : il est calculé à partir de la créatininémie, de l’âge et du sexe, par une équation. La HAS recommande explicitement la formule CKD-EPI et demande de ne plus utiliser celle de Cockcroft-Gault, qui sous-estime le DFG dès lors que le dosage de créatinine est standardisé. Cette recommandation vaut aussi pour l’adaptation des posologies des médicaments à élimination rénale — un point loin d’être théorique, puisque dans une cohorte française de plus de 75 ans à un stade avancé de maladie rénale, une prescription à risque rénal était repérée dans 77 % des cas et une dose inappropriée dans près de 40 %.

La version révisée de CKD-EPI, publiée en 2021, a supprimé le coefficient dit « ethnique » qui figurait dans la version antérieure. Ce coefficient majorait mécaniquement le DFG estimé des patients désignés comme noirs, retardant de fait leur inscription sur les listes de transplantation. Sa disparition n’est pas un détail de calcul : c’est une correction de fond, et elle explique qu’un même patient puisse voir son DFG estimé changer d’une année à l’autre sans que ses reins aient bougé, simplement parce que le laboratoire a mis à jour son équation.

L’examen manquant : le rapport albumine/créatinine urinaire

Le DFG décrit la capacité de filtration. Il ne dit rien de l’intégrité de la barrière glomérulaire. Or celle-ci se dégrade souvent en premier, en laissant fuir dans les urines des protéines qui devraient y rester — l’albumine au premier chef.

La HAS recommande donc d’associer systématiquement, chez les patients à risque, le dosage de la créatininémie à la mesure du rapport albuminurie/créatininurie, abrégé en RAC, sur un simple échantillon d’urine. La recherche d’albuminurie est plus sensible que celle de protéinurie pour détecter une élévation modérée ou un stade précoce de la maladie. Trois catégories sont distinguées : albuminurie normale en dessous de 30 mg/g, modérément augmentée entre 30 et 300 mg/g, franchement augmentée au-delà de 300 mg/g.

L’albuminurie n’est pas seulement un marqueur rénal. La HAS la présente aussi comme un marqueur de risque cardiovasculaire et comme un marqueur pronostique de sévérité. Un patient dont le DFG estimé est encore supérieur à 60 mais dont le RAC dépasse 300 mg/g est un patient malade, à surveiller et à traiter — alors qu’une lecture centrée sur la seule créatinine l’aurait classé parmi les bien-portants.

Le diagnostic exige la durée, pas un résultat isolé

La maladie rénale chronique se définit par la persistance, pendant plus de trois mois, d’un marqueur d’atteinte rénale — albuminurie notamment — ou d’un DFG estimé inférieur à 60 mL/min/1,73 m². Le critère de durée est constitutif de la définition. Un DFG abaissé sur un bilan unique peut traduire une déshydratation, une infection, un effet médicamenteux transitoire ou une insuffisance rénale aiguë, situations dont la prise en charge n’a rien à voir avec celle d’une maladie chronique. La confirmation à trois mois d’intervalle, idéalement dans le même laboratoire pour éviter les écarts de méthode de dosage, fait partie du diagnostic.

Chez les personnes à risque, la HAS retient un rythme de dépistage annuel, associant la créatininémie et le RAC. Les facteurs de risque principaux sont l’hypertension artérielle et le diabète, qui expliquent à eux deux environ la moitié des cas, auxquels s’ajoutent les maladies cardiovasculaires, les maladies systémiques et l’exposition aux médicaments néphrotoxiques.

Ce qui détermine réellement le pronostic

Une fois la maladie établie, l’enjeu n’est plus le chiffre mais la pente. La HAS insiste sur l’évaluation du risque de progression vers le besoin de suppléance — dialyse ou greffe —, qui ne concerne qu’une minorité de patients qu’il faut savoir repérer. Les déterminants identifiés sont la rapidité de dégradation du DFG, l’existence d’une albuminurie, une hypertension artérielle non contrôlée et l’origine de l’atteinte rénale. D’où la recommandation, adressée aux laboratoires, d’intégrer aux résultats une représentation graphique de l’évolution du DFG dans le temps : deux patients au même DFG mais dont l’un est stable depuis six ans et l’autre a perdu quinze points en dix-huit mois ne relèvent pas du même suivi.

Cette logique de cinétique se retrouve dans l’interprétation de beaucoup d’autres marqueurs biologiques, où la valeur isolée trompe plus souvent qu’elle n’informe : c’est vrai de la protéine C-réactive, dont le seuil dépend entièrement du contexte clinique, comme de la ferritine, qui monte aussi bien sous l’effet d’une surcharge en fer que d’une inflammation banale. Le cas de la créatine phosphokinase est plus proche encore, puisqu’il partage avec la créatinine sa dépendance à la masse musculaire et à l’activité physique récente.

Ce qu’il faut retenir avant la prochaine prise de sang

Si vous êtes hypertendu, diabétique, suivi pour une maladie cardiovasculaire ou systémique, la question à poser en consultation n’est pas « ma créatinine est-elle normale ? » mais « le rapport albumine/créatinine urinaire a-t-il été prescrit ? ». C’est un examen simple, réalisable sur un échantillon d’urine sans recueil des 24 heures, et c’est celui qui manque dans la grande majorité des bilans.

Trois points méritent d’être vérifiés sur le compte rendu lui-même : que le DFG estimé soit calculé par CKD-EPI et non par Cockcroft-Gault, que la valeur soit rapportée à 1,73 m² — une désindexation en fonction de la surface corporelle réelle est recommandée lorsque celle-ci s’en éloigne nettement —, et qu’un résultat isolé anormal soit contrôlé à trois mois avant toute conclusion.

Cet article est une synthèse d’information médicale générale, fondée sur les recommandations de la Haute Autorité de santé relatives à la maladie rénale chronique de l’adulte (juillet 2021, mise à jour septembre 2023). Il ne remplace pas un avis médical individuel : l’interprétation d’un bilan biologique relève du médecin qui connaît votre situation.

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