Encoprésie chez l’enfant : mécanismes, causes et prise en charge
L’encoprésie est un trouble méconnu, souvent tu par honte, qui pèse pourtant lourdement sur la vie familiale, scolaire et psychologique de l’enfant qui en souffre — ainsi que sur ses parents. Bien qu’elle concerne 1 à 3 % des enfants de 4 à 12 ans (donc environ 100 000 enfants en France), elle reste peu abordée, entourée d’un tabou tenace qui retarde souvent le diagnostic et la prise en charge.
Contrairement à ce que beaucoup pensent — y compris parfois des professionnels de santé —, l’encoprésie n’est PAS le signe d’un enfant « capricieux » ou « sale ». Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’une conséquence d’une constipation chronique méconnue, avec un mécanisme physiologique bien compris et une prise en charge médicale efficace. La punition, la culpabilisation ou les remarques désobligeantes ne font qu’aggraver le trouble et retarder la guérison.
Cet article détaille les mécanismes, les causes, les répercussions psychologiques et la prise en charge de l’encoprésie chez l’enfant, avec un accent particulier sur la déculpabilisation nécessaire des familles.
À retenir
- L’encoprésie est l’émission involontaire ou volontaire de selles dans des endroits inappropriés chez un enfant de plus de 4 ans (âge de la propreté acquise).
- Fréquence : 1 à 3 % des enfants de 4-12 ans. Prédominance masculine (garçons 3 fois plus touchés).
- Cause la plus fréquente (85-95 %) : constipation chronique avec fécalome et incontinence par regorgement — l’enfant « ne se retient pas », c’est un débordement passif.
- La honte, la peur et la culpabilité massive entretiennent le cercle vicieux. Il est essentiel de dédramatiser et d’accompagner sans punir.
- Prise en charge : évacuation du fécalome + rééducation intestinale + accompagnement psychologique — succès dans 65-80 % à 1 an.
Qu’est-ce que l’encoprésie ?
Selon le DSM-5 [5], l’encoprésie est définie par l’émission répétée de selles dans des endroits inappropriés (sous-vêtements, sol, vêtements), volontaire ou involontaire, chez un enfant d’âge chronologique ou développemental d’au moins 4 ans, avec au moins un épisode par mois pendant au moins 3 mois, et qui n’est pas expliquée par une pathologie organique ou par les effets d’un médicament.
On distingue :
Encoprésie primaire : l’enfant n’a jamais acquis complètement la propreté. Souvent liée à un retard d’apprentissage, à un contexte psychosocial défavorable, ou à des difficultés développementales.
Encoprésie secondaire (la plus fréquente) : survenue après une période de propreté acquise depuis plus de 6-12 mois. Facteur déclenchant identifiable ou non (naissance d’un puîné, entrée en maternelle, séparation, épisode de constipation aiguë…).
La cause principale (méconnue) : la constipation chronique
85 à 95 % des encoprésies sont dites « avec rétention » — c’est-à-dire secondaires à une constipation chronique évoluant depuis plusieurs mois voire années. Le mécanisme est physiologique et bien compris [1] :
1. Constipation initiale : selles dures, douloureuses à évacuer. Cause déclenchante : régime pauvre en fibres, apports hydriques insuffisants, refus des toilettes de l’école, épisode fébrile transitoire, fissure anale douloureuse.
2. Rétention volontaire : l’enfant ayant eu mal se met à retenir ses selles pour éviter la douleur (« j’ai peur d’aller à la selle »).
3. Fécalome : accumulation de selles dures dans le rectum, distension chronique de l’ampoule rectale.
4. Perte de sensibilité rectale : la distension chronique désensibilise les récepteurs rectaux — l’enfant ne ressent plus le besoin d’aller à la selle.
5. Incontinence par regorgement : des selles liquides ou pâteuses (produites en amont du fécalome) contournent le bouchon fécal et s’échappent involontairement en petites quantités.
C’est cette dernière étape que les parents identifient comme « encoprésie » — sans comprendre qu’elle est la conséquence d’une constipation chronique qui échappe à la volonté de l’enfant. L’enfant ne « fait pas exprès », ne se rend souvent pas compte de la souillure, et ne peut absolument pas se retenir.
Encoprésie sans rétention (moins de 15 % des cas)
Situation plus complexe où l’enfant émet des selles dans des lieux inappropriés sans constipation associée. Souvent liée à :
- Troubles émotionnels sévères (anxiété, dépression, trouble oppositionnel)
- Traumatismes psychologiques (maltraitance, abus sexuel — à toujours évoquer)
- Troubles neurodéveloppementaux (TDAH, TSA)
- Handicap intellectuel
- Rarement, comportement « provocateur » volontaire (contexte psychopathologique)
Cette forme nécessite une prise en charge pluridisciplinaire (pédiatre, pédopsychiatre, orthophoniste, psychologue).
À propos de l’auteur
Journaliste scientifique spécialisée en santé publique et neurosciences, Claire Delmas met en perspective les avancées de la recherche sur le cerveau, le comportement et la santé fonctionnelle, en privilégiant la rigueur méthodologique aux discours simplificateurs.
Symptômes et présentation
Les parents décrivent typiquement :
- Souillures répétées des sous-vêtements, souvent découvertes tardivement (odeur, taches)
- L’enfant ne semble pas se rendre compte, ne signale pas, cache parfois ses sous-vêtements souillés
- Fréquence variable : plusieurs fois par jour à quelques fois par mois
- Selles très dures et douloureuses les jours où l’enfant parvient à évacuer
- Douleurs abdominales chroniques, ballonnements
- Perte d’appétit, satiété précoce
- Difficultés à l’école, isolement social (moqueries), baisse de l’estime de soi
À l’examen : palpation d’un fécalome abdominal (masse arrondie et dure dans l’hypogastre), toucher rectal parfois utile mais souvent traumatisant chez l’enfant (à éviter en première intention).
Retentissement psychologique
C’est souvent le plus lourd. L’enfant vit l’encoprésie avec :
- Une honte profonde, souvent cachée aux parents et aux camarades
- Une culpabilité massive (« je suis sale », « je fais mal exprès à mes parents »)
- Une peur permanente d’être découvert
- Un évitement social, un isolement à l’école
- Une chute de l’estime de soi
- Une anxiété chronique
Le comportement des parents joue un rôle central. Punitions, remarques désobligeantes, humiliations aggravent massivement le trouble et pérennisent le cercle vicieux (anxiété → rétention accrue → aggravation).
Diagnostic
Le diagnostic est essentiellement clinique. Interrogatoire soigneux : date de propreté acquise, événements déclenchants, fréquence des selles, consistance, présence de sang, alimentation, hydratation, contexte familial, retentissement scolaire.
Examen physique : palpation abdominale (fécalome ?), examen anal (fissure ?), courbe de croissance.
Examens complémentaires généralement inutiles au diagnostic. Une radiographie de l’abdomen sans préparation peut objectiver le fécalome mais n’est pas indispensable. Bilan biologique (ionogramme, TSH, transglutaminase) seulement en cas de signes d’organicité (retard de croissance, altération de l’état général).
Diagnostic différentiel : maladie de Hirschsprung (rare, révélée dès la petite enfance), hypothyroïdie, maladie cœliaque, maltraitance sexuelle (toujours évoquer devant une régression brutale du comportement, un enfant blessé psychologiquement).
Prise en charge
Étape 1 : évacuation du fécalome (désimpaction)
Objectif : nettoyer complètement le rectum, souvent en 5-7 jours. Deux approches :
Voie orale (préférée) : polyéthylène glycol (PEG, Forlax, Movicol) à doses élevées pendant 3-7 jours. Simple, non invasif, efficacité 80-90 %.
Voie rectale : lavements (Normacol, Microlax, Peristeen), pas systématiques, à éviter chez l’enfant traumatisé.
Étape 2 : traitement d’entretien (plusieurs mois)
Après désimpaction, la rééducation intestinale exige un traitement laxatif au long cours pour éviter la reconstitution du fécalome :
Polyéthylène glycol (PEG) à doses adaptées, quotidien, pendant 3 à 12 mois. Bien toléré, pas d’accoutumance, à ne pas arrêter prématurément.
Régime riche en fibres : fruits, légumes, céréales complètes, pruneaux, adaptés à l’âge. Voir notre dossier sur les fibres et microbiote.
Hydratation abondante : eau à volonté, réduction des boissons sucrées.
Activité physique quotidienne.
Étape 3 : rééducation comportementale
Élément clé, souvent négligé :
- Passage aux toilettes systématique après chaque repas (réflexe gastro-colique), 5-10 minutes, pieds sur un tabouret pour la position physiologique
- Ne jamais retenir quand l’envie se présente
- Système de récompenses positives (calendrier avec autocollants pour chaque effort — pas pour le résultat)
- Tenir un carnet des selles
Étape 4 : accompagnement psychologique
Indispensable dans tous les cas, particulièrement en cas de retentissement émotionnel :
- Déculpabilisation systématique de l’enfant ET des parents : « ce n’est pas ta faute, ton corps a un problème que nous allons traiter ensemble »
- Explication simple du mécanisme physiologique à l’enfant (livres illustrés adaptés)
- Suppression totale des punitions liées aux souillures
- Encourager les efforts, pas les résultats
- Suivi pédopsychologique si difficultés émotionnelles marquées ou en cas d’encoprésie sans rétention
Ce qu’il ne faut absolument PAS faire
- Punir, gronder, humilier l’enfant
- Le forcer à se laver seul ses sous-vêtements souillés
- En parler à sa fratrie ou ses camarades
- Attendre que « ça passe » tout seul (l’aggravation est la règle)
- Arrêter le laxatif dès que l’enfant « va mieux » — la rechute est quasi certaine
- Multiplier les régimes restrictifs sans base scientifique
Rôle de l’alimentation
Une alimentation riche en fibres, associée à une bonne hydratation, est essentielle mais souvent insuffisante à elle seule pour rompre le cercle vicieux — le laxatif est indispensable en phase active. Néanmoins, elle constitue le socle de la prévention des rechutes après guérison.
Aliments favorables : fruits (pruneaux, kiwis, pommes cuites, poires), légumes cuits (courgettes, épinards), céréales complètes, légumineuses adaptées à l’âge, pain complet, huile d’olive. Eau à volonté. Voir notre dossier sur les fibres et le microbiote.
À limiter : chocolat en excès, banane pas mûre, riz blanc, pain blanc, produits sucrés en excès.
Évolution et pronostic
Bien prise en charge, l’encoprésie guérit dans 65-80 % des cas à 1 an. Facteurs de bon pronostic : prise en charge précoce, adhésion parentale, absence de troubles émotionnels associés, jeune âge de l’enfant.
Facteurs de mauvais pronostic : retard diagnostique, contexte familial conflictuel, culpabilisation persistante, troubles associés (TDAH, TSA, contexte psychosocial défavorable), encoprésie sans rétention.
Les études de suivi montrent que même les enfants guéris présentent parfois à l’âge adulte une tendance à la constipation chronique — d’où l’intérêt d’inculquer durablement de bonnes habitudes alimentaires et intestinales [4].
Prévention
- Éducation à l’aller aux toilettes régulier dès la petite enfance
- Alimentation riche en fibres et hydratation suffisante dès le sevrage
- Ne jamais forcer un apprentissage prématuré de la propreté (idéalement autour de 2,5-3 ans)
- Traiter précocement toute constipation (avant qu’elle devienne chronique)
- Respecter le besoin d’aller à la selle à l’école (accompagnement parental si besoin auprès des enseignants)
- Adresse rapide au médecin devant plus de 4 semaines de constipation
Quand consulter
Consulter le médecin généraliste ou le pédiatre devant : souillures récurrentes chez l’enfant > 4 ans depuis plus de 3 mois ; constipation persistante > 4 semaines ; douleurs abdominales chroniques ; retentissement scolaire ou psychologique visible ; sang dans les selles ; refus d’aller à la selle avec pleurs ou peur ; régression comportementale brutale.
Conclusion
L’encoprésie est un trouble physiologique fréquent, presque toujours secondaire à une constipation chronique méconnue. Sa prise en charge médicale est efficace mais exige patience, bienveillance et durée (plusieurs mois de traitement d’entretien indispensables). Le rôle des parents est central : déculpabiliser l’enfant, l’accompagner sans le juger, ne jamais interrompre le traitement prématurément. La honte et le silence entretiennent le trouble ; parler au médecin en libère la moitié.
Sources scientifiques
- Tabbers MM, et al. Evaluation and treatment of functional constipation in infants and children: evidence-based recommendations from ESPGHAN and NASPGHAN. Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition, 2014. Wolters Kluwer — JPGN
- Loening-Baucke V. Prevalence, symptoms and outcome of constipation in infants and toddlers. Journal of Pediatrics, 2005. Journal of Pediatrics
- Société Française de Pédiatrie. Prise en charge de la constipation de l’enfant — Recommandations. SFP. SFP
- Bongers ME, et al. Long-term prognosis for childhood constipation: clinical outcomes in adulthood. Pediatrics, 2010. Pediatrics — AAP
- DSM-5. Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5th Edition — Encopresis. American Psychiatric Association. APA
- Inserm. Troubles fonctionnels intestinaux de l’enfant — Dossier. Inserm. Inserm
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