Maladie de Gilbert : mécanisme génétique, symptômes et implications cliniques
La maladie de Gilbert — aussi appelée syndrome de Gilbert ou cholémie familiale — est une particularité génétique bénigne du métabolisme hépatique de la bilirubine. Décrite pour la première fois en 1901 par le médecin français Augustin Nicolas Gilbert, elle figure parmi les pathologies hépatiques les plus fréquentes au monde, touchant entre 5 et 10 % de la population générale, avec une prédominance masculine (2 à 7 hommes pour 1 femme).
Contrairement à ce que son appellation de « maladie » pourrait laisser penser, il ne s’agit pas d’une maladie au sens pathologique strict, mais d’une variante génétique sans conséquence clinique grave, qui ne s’accompagne ni de lésion hépatique, ni d’augmentation de la mortalité, ni de morbidité significative. Certaines études récentes suggèrent même un effet protecteur cardiovasculaire de la bilirubine légèrement augmentée.
Pourquoi en parler alors ? Parce que sa découverte sur un bilan biologique de routine inquiète souvent à tort, et parce qu’elle peut modifier la métabolisation de certains médicaments — un point clinique réellement important.
À retenir
- La maladie de Gilbert est une anomalie génétique bénigne du métabolisme de la bilirubine, présente chez 5 à 10 % de la population.
- Elle se traduit par une élévation isolée et modérée de la bilirubine non conjuguée, parfois accompagnée d’un subictère intermittent (yeux légèrement jaunes).
- Le mécanisme : déficit partiel en enzyme UGT1A1 hépatique, qui conjugue la bilirubine pour l’éliminer.
- Aucun traitement n’est nécessaire : la maladie est totalement bénigne et n’évolue jamais vers une atteinte hépatique.
- Importance pratique : adaptation des doses de certains médicaments (irinotécan, indinavir, atazanavir) qui empruntent la même voie de métabolisation.
Qu’est-ce que la maladie de Gilbert ?
La maladie de Gilbert résulte d’une anomalie génétique du gène UGT1A1, codant pour l’enzyme uridine-diphosphate-glucuronosyltransférase 1A1. Cette enzyme hépatique catalyse la conjugaison de la bilirubine non conjuguée (insoluble dans l’eau) avec l’acide glucuronique, la transformant en bilirubine conjuguée (hydrosoluble), seule forme éliminable par la bile.
Chez les sujets atteints de la maladie de Gilbert, l’activité de UGT1A1 est réduite à environ 30 % de la normale [1]. La conjugaison est donc ralentie, et la bilirubine non conjuguée s’accumule modestement dans le sang. C’est la seule anomalie biologique : la fonction hépatique reste rigoureusement normale, et l’architecture du foie est intacte.
La mutation responsable la plus fréquente est un polymorphisme du promoteur du gène UGT1A1 : l’insertion de deux paires de bases supplémentaires dans la séquence TATA-box du promoteur (UGT1A1*28, allèle 7/7 au lieu de 6/6), qui réduit la transcription du gène. La transmission est autosomique récessive : seuls les homozygotes (5 à 10 % de la population caucasienne) expriment la maladie ; les hétérozygotes sont porteurs sains.
La bilirubine en bref
La bilirubine est le produit final de la dégradation de l’hème de l’hémoglobine, libéré quotidiennement lors de la destruction physiologique des globules rouges vieillissants (environ 1 % des globules rouges renouvelés par jour). Le foie reçoit cette bilirubine non conjuguée, la conjugue grâce à UGT1A1, puis l’élimine dans la bile vers l’intestin.
Le taux sanguin normal de bilirubine totale est < 17 µmol/L (= 1 mg/dL), dont 80 % en bilirubine non conjuguée et 20 % en bilirubine conjuguée. Une élévation de la bilirubine non conjuguée isolée évoque soit une hémolyse (destruction excessive des globules rouges), soit une anomalie de conjugaison (Gilbert le plus souvent). Une élévation de la bilirubine conjuguée évoque une obstruction biliaire ou une atteinte hépato-cellulaire.
Symptômes et présentation clinique
La maladie de Gilbert est dans la grande majorité des cas totalement asymptomatique et découverte fortuitement à l’occasion d’un bilan biologique de routine.
Lorsqu’il existe une expression clinique, elle se limite généralement à un subictère intermittent : coloration discrètement jaune des sclères (le blanc des yeux), parfois imperceptible, qui apparaît à l’occasion de circonstances déclenchantes : jeûne prolongé, stress, infection intercurrente, effort physique intense, alcoolisation aiguë, prise de certains médicaments, période prémenstruelle. Le subictère disparaît spontanément en 24 à 72 heures.
Certains patients rapportent une fatigue accrue lors des poussées, des troubles digestifs vagues, des douleurs abdominales légères. Ces symptômes sont peu spécifiques et leur lien causal avec la maladie de Gilbert reste discuté — certains experts considèrent qu’il s’agit plus d’attribution rétrospective que de symptômes objectifs.
Il n’y a JAMAIS d’ictère franc (jaunisse cutanée intense), de prurit, d’hépatomégalie, de splénomégalie, de douleurs hépatiques. La présence de ces signes oriente vers un autre diagnostic.
À propos de l’auteur
Docteur en biochimie, Marc Fontaine est rédacteur scientifique pour Science & Santé. Il consacre sa pratique à la vulgarisation rigoureuse des connaissances médicales, en s’appuyant exclusivement sur des études cliniques publiées dans des revues à comité de lecture.
Diagnostic
Le diagnostic de maladie de Gilbert est clinico-biologique et repose sur un faisceau d’arguments simples.
Bilirubine totale modérément élevée : généralement entre 20 et 50 µmol/L, parfois jusqu’à 80-100 µmol/L lors des poussées. Au-delà, un autre diagnostic doit être recherché.
Bilirubine non conjuguée prédominante : la bilirubine conjuguée reste normale (< 5 µmol/L). C'est ce caractère qui oriente fortement le diagnostic.
Bilan hépatique strictement normal : ASAT, ALAT, gamma-GT, phosphatases alcalines, albumine, TP, tous normaux.
Numération-formule sanguine normale : pas d’anémie, pas de signe d’hémolyse (réticulocytes normaux, haptoglobine normale, LDH normales).
Échographie hépatique normale : si elle est réalisée, elle ne montre aucune anomalie morphologique.
Test de provocation au jeûne : le jeûne strict de 24 à 48 heures fait monter la bilirubine de plus de 50 % chez les patients atteints. Ce test, autrefois classique, est aujourd’hui peu utilisé car peu spécifique.
Recherche génétique (UGT1A1*28) : possible mais rarement nécessaire. Réservée aux cas atypiques ou avant prescription de médicaments à risque (chimiothérapies).
Diagnostic différentiel
Devant une élévation isolée de la bilirubine non conjuguée, il faut éliminer plusieurs hypothèses.
Hémolyse : destruction accélérée des globules rouges (anémies hémolytiques, anémies par insuffisance médullaire). Bilan : NFS, réticulocytes, haptoglobine effondrée, LDH élevées, frottis sanguin.
Syndrome de Crigler-Najjar : très rare, lié à un déficit complet (type I) ou sévère (type II) de UGT1A1. Bilirubinémie beaucoup plus élevée (souvent > 200 µmol/L), risque d’ictère nucléaire chez le nouveau-né, parfois besoin de photothérapie ou transplantation hépatique.
Hépatite virale, médicamenteuse ou auto-immune : bilan hépatique perturbé (transaminases élevées).
Obstruction biliaire : élévation de la bilirubine conjuguée prédominante, gamma-GT et phosphatases alcalines élevées.
Évolution et pronostic
La maladie de Gilbert est totalement bénigne. Elle n’évolue jamais vers une cirrhose, une insuffisance hépatique ou une atteinte structurale du foie. L’espérance de vie est identique à celle de la population générale, et plusieurs études épidémiologiques suggèrent même un avantage de survie : la bilirubine légèrement augmentée possède des propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires, et plusieurs travaux ont mis en évidence une réduction du risque cardiovasculaire et de certains cancers chez les porteurs [3].
Aucun suivi spécifique n’est nécessaire. La maladie ne contre-indique aucune activité, profession ou loisir. Elle ne nécessite ni régime particulier, ni surveillance biologique systématique.
Traitement
Aucun traitement n’est nécessaire en pratique courante. La maladie ne nécessite ni médicament, ni mesure hygiéno-diététique spécifique. Les patients qui s’en inquiètent peuvent être rassurés : il s’agit d’une particularité génétique sans conséquence.
Les facteurs déclenchant un subictère peuvent être évités si la coloration jaune des yeux devient gênante esthétiquement : éviter les jeûnes prolongés, maintenir une hydratation correcte, modérer l’alcool, gérer le stress chronique.
Le phénobarbital (en cure courte) a la propriété d’induire l’activité de UGT1A1 et peut normaliser la bilirubinémie en quelques jours. Il n’est utilisé qu’exceptionnellement, pour des raisons cosmétiques ponctuelles (subictère gênant lors d’un mariage par exemple).
Implications pratiques : médicaments et anesthésie
L’aspect le plus important en pratique clinique est l’interaction de la maladie de Gilbert avec certains médicaments métabolisés par UGT1A1.
Irinotécan (chimiothérapie utilisée notamment dans le cancer colorectal) : le métabolisme de cette molécule passe par UGT1A1. Chez les porteurs de UGT1A1*28, l’élimination est ralentie, le risque de toxicité hématologique (neutropénie sévère, diarrhée) est multiplié par 3 à 5 [6]. Un dépistage génétique avant traitement est aujourd’hui recommandé pour adapter la dose.
Indinavir et atazanavir (antirétroviraux contre le VIH) : ils inhibent UGT1A1 et peuvent provoquer un subictère chez les patients atteints, sans gravité particulière.
Paracétamol à doses thérapeutiques : pas de risque accru. Aux doses toxiques, la toxicité est en revanche probablement majorée par la diminution de la conjugaison.
Statines : pas d’augmentation significative du risque musculaire.
En cas d’anesthésie générale ou de chirurgie programmée, il est utile de mentionner la maladie de Gilbert à l’anesthésiste : un jeûne prolongé, des médicaments anesthésiques, le stress chirurgical peuvent provoquer un subictère post-opératoire qu’il est important d’attribuer à la cause et non à une complication hépatique.
Quand consulter
Une consultation médicale est utile : devant la découverte d’une bilirubine élevée pour confirmer le diagnostic et exclure une autre cause, devant un ictère franc (et non un simple subictère), en cas de symptômes digestifs persistants associés, avant une chimiothérapie par irinotécan, en cas de doute sur l’origine d’une fatigue chronique.
Conclusion
La maladie de Gilbert est avant tout une particularité génétique fréquente et bénigne, parfois improprement appelée « maladie ». Son diagnostic, simple, repose sur l’association d’une bilirubine non conjuguée isolée, d’un bilan hépatique strictement normal et de l’absence d’hémolyse. Aucun traitement n’est nécessaire dans la grande majorité des cas, et le pronostic est excellent. Sa principale importance pratique réside dans l’adaptation des posologies de quelques médicaments métabolisés par UGT1A1 (chimiothérapies, certains antirétroviraux). Comprendre la maladie de Gilbert, c’est éviter à la fois les angoisses inutiles et les diagnostics manqués devant une bilirubine élevée — un équilibre clinique d’autant plus important que 1 personne sur 10 environ est concernée.
Sources scientifiques
- Bosma PJ, et al. The genetic basis of the reduced expression of bilirubin UDP-glucuronosyltransferase 1 in Gilbert’s syndrome. The New England Journal of Medicine, 1995. NEJM
- Strassburg CP. Hyperbilirubinemia syndromes (Gilbert-Meulengracht, Crigler-Najjar, Dubin-Johnson, and Rotor syndrome). Best Practice & Research Clinical Gastroenterology, 2010. ScienceDirect
- Vitek L. Bilirubin and atherosclerotic diseases. Physiological Research, 2017. Physiological Research
- Inserm. Maladie de Gilbert — Fiche d’information patient. Inserm. Inserm
- Orphanet. Maladie de Gilbert. Portail des maladies rares. Orphanet
- Innocenti F, et al. Genetic variants in the UDP-glucuronosyltransferase 1A1 gene predict the risk of severe neutropenia of irinotecan. Journal of Clinical Oncology, 2004. ASCO Publications
